Compte-rendu de la très profonde journée de réflexion et de formation du SEM
(Service Evangélique des Malades)

LA SOUFFRANCE

Points de vue d’un soignant

(Docteur Georges Lanusse-Cazalé)

Communication SEM 2011


Remarques

LA SOUFFRANCE :  Douleur physique (expérience sensorielle et émotionnelle désagréable associée à une lésion tissulaire réelle ou potentielle. Composantes sensorielle, émotionnelle, cognitive et comportementale.
Douleur psychique (la psyché englobe la vie intellectuelle, affective, spirituelle, relationnelle).

LE SOUFFRANT est un tout. On ne peut pas dissocier  le corps et la vie psychique. Inter relation et réaction constantes.

PROPOS limités pour des raisons de temps à la souffrance provoquée par la maladie ou la vieillesse.

Commentaires , partages, questions à l’issue de l’exposé.



La souffrance et le souffrant

La maladie grave est en quelque sorte un accéléré de la vieillesse !...

La douleur physique est  la plus part du temps présente lors des fins de vie que ce soit par maladies graves ou vieillesse. Elle peut et  doit être traitée correctement, donc disparaître, car sinon elle isole la personne en coupant la communication. 95% des douleurs sont contrôlables par une médication assez simple …. alors que plus d’un patient sur deux présente des douleurs importantes en fin de vie !! Problème de formation et de motivation….

La maladie ou la vieillesse poussent la personne à se poser des questions et suscitent  souvent de l’angoisse. L’angoisse de mort rode..

Bruno CADORE (médecin , prêtre spécialiste  de théologie morale et éthique, nommé  maître de l’ordre des dominicains) disait que toute personne en fin de vie est confrontée à la finitude, la solitude et l’incertitude :

1.      La finitude nous met devant le deuil de l’immortalité. Rapport au temps modifié. 

2.      La solitude nous fait mesurer qu’on est seul pour mourir, en plus de l’indicible. 

3.      L’incertitude, c’est comment et quand  ça va se passer.

Les souffrances psychiques dominent la fin de vie, fin de vie toujours singulière pour chacun car la personnalité, le  vécu antérieur et l’ environnement  sont uniques. On retrouve des constantes : des pertes, des angoisses, des souffrances spirituelles.

  • Perte des capacités

o      Intellectuelles : la pathologie elle-même, la fatigue liée à la maladie ou à l’âge, certains médicaments. Confusion fréquente en fin de vie.

o      relationnelles : perte de confiance en soi, lassitude, repli sur soi, difficulté de communication liée à la pathologie .

o       Physiques : un bouleversement de la relation au corps s’opère. On se sent trahi par son corps, les sensations sont différentes,  l’image corporelle est modifiée, la douleur souvent présente. On perd la maîtrise. Importance du regard de l’autre. Paul Valéry : corps, organe du possible, empreinte de l’inévitable. 

  • Angoisses :

a.     peur de la dépendance, première étape avant de mourir.

b.     angoisse de morcellement, peur de la mutilation.

c.    peur de souffrir pour mourir (idée très répandue).

d.    angoisse d’abandon : corps mutilés…. on peut se sentir très mal à l’aise devant une personne en fin de vie. Ne pas se présenter ou ne pas rester apaise notre propre angoisse. Les patients le ressentent et le redoutent.

e.    peur du devenir des êtres chers (des enfants, du conjoint).

f.       angoisse de l’inconnu de la mort (expérience du mourir et  inconnu du devenir). Ces angoisses peuvent faire perdre la tête et entrainer un état confusionnel très déstabilisant pour  les proches. 

  • Souffrances spirituelles : elles concernent la vie intime de la personne avec son dynamisme intérieur, sa conception de l’existence. Elles touchent à l’intelligence de la vie, l’âme, la morale, les croyances.

Remarques :
        -  la prise en compte de la vie spirituelle des patients s’est développée avec les soins palliatifs en raison de l’approche globale de la personne qui est systématique en soins palliatifs. Beaucoup de soignants se limitent encore à l’approche physique , psychologique ou sociale.

        -   la vie spirituelle des patients ne peut s’exprimer ou émerger qu’à certaines conditions :

absence de douleurs physiques,

accueil de l’entourage à savoir : ouverture d’esprit, disponibilité.

authenticité.

Les souffrances spirituelles de la personne résultent de la non satisfaction des différents besoins que nous allons énumérer :

Ø     Le premier besoin des personnes est le besoin de se dire et d’être écouté sans être coupé ! Pouvoir dire ce qu’a été sa vie, revisiter les événements importants, leurs sens, trouver une cohérence y compris dans des vies chaotiques. On a besoin de vérifier  les options de fond qui ont soutenu la trame de la vie. Besoin de se dire que sa vie a été utile, sinon chercher une utilité pour après (achever un travail, servir pour la science…)

Ø     L’homme a besoin de laisser des traces, la sensation d’inachevé est souvent cause d’une grande souffrance.

Ø     L’ homme a besoin de se libérer des actes qui peuvent être source de culpabilité.

Ø     Le travail de trépas (Michel de M’UZAN)qui est un embrasement du désir et une appétence relationnelle très forte, s’il n’est pas reconnu et accepté, ne pourra pas s’effectuer et poussera la personne à se laisser mourir.

Ø     le sentiment de dignité se perd très facilement lorsqu’on est en position de faiblesse. Attention à ceux qui viennent, à leur regard, à leur comportement. Soigne t - on une personne ou une maladie ? Avons-nous du respect pour les  choix de cette personne ?

Ø     Les questionnements sur le sens de la maladie sont multiples. Pourquoi moi ? pourquoi la souffrance ? L’ai-je mérité ? La culpabilité est souvent présente et plus importante pour certaines maladies. A partir de ces souffrances des questionnements peuvent émerger sur les croyances, l’au-delà, Dieu…..

Ces souffrances, lorsqu’elles sont intenses, peuvent conduire la personne vers un véritable état de détresse avec désir de mourir rapidement pour en finir.

Que faire devant ces souffrances ?

  • Se placer dans une situation de vérité, de respect et de service, ce qui implique un engagement avec une présence empathique.
  • Ne pas se sauver, ne pas avoir peur, ce qui suppose une sécurité intérieure. Quitter nos modes de fonctionnements habituels (savoir, pouvoir, action) sans peur d’être rejeté parce que nous ne guérirons pas et sans culpabilité.
  • Se mettre simplement à l’écoute. Une écoute silencieuse d’abord pour laisser à la personne le temps de se dire, se chercher.. Lui permettre de redevenir sujet, d’ouvrir des pistes. Ne pas projeter nos peurs, nos solutions. Ne pas minimiser ou réconforter par gêne. Ensuite on peut passer à une écoute orientée. Enfin répondre aux questions en vérité.
  • La présence et le contact sont très importants dans ces situations. Les soignants sont habitués à se contrôler mais ils peuvent redouter de ne pas maitriser leurs émotions. En réalité les patients perçoivent nos émotions et sont touchés car elles traduisent notre engagement envers eux. Notre regard est bien sur très important.
  • La prise en charge de la détresse majeure pose des problèmes très difficiles. « Docteur, ça ne peut plus durer, il faut en finir » peut se comprendre de différents façons. Il faut bien entendu faire préciser au patient ce qu’il veut dire. Je ne vais pas vous traiter le problème de la demande d’euthanasie maintenant. Ce qui est sur, c’est que cette détresse génère un grand malaise chez les proches comme au sein de l’équipe soignante. Les décisions de sédation (la sédation est l’administration d’un médicament qui induit la perte de conscience et probablement la mise en sommeil de la vie psychique) sont des décisions difficiles qui ne devraient être prises qu’en équipe (indication, durée, signification) .


La souffrance et l'entourage familial

La maladie et l’approche de la fin de vie génèrent une déstabilisation de l’équilibre familial avec la perte des repères habituels. Que la vie familiale soit harmonieuse (ce qui reste rare) ou que les relations soient difficiles (quand elles ne sont pas rompues !) l’angoisse de mort qui flotte insidieusement  va réveiller chez chacun tout le passé relationnel avec sa complexité, ses ambivalences…

L’angoisse des proches est alimentée par l’incompréhension par rapport aux soignants,  à la maladie et au malade :

Ø         Incompréhension  / soignants : vocabulaire difficile, explications réduites, insuffisantes. Problème de temps….

Ø         Incompréhension / maladie : évolution, traitements, symptômes terminaux , sentiment d’impuissance.

Ø         incompréhension / malade :

o       4 stades de KÜBLER ROSS : dénégation, colère, marchandage, acceptation. Nombreux autres états d’âme (tristesse, régressions, résignation, besoins de contrôle, rationalisation, projection agressive, combativité, sublimation, humour…

o       problème du décalage entre les connaissances du patient et de son entourage. Les proches se sentent prisonniers d’un secret d’où un malaise. Les projets de vie du patient vont paraitre inadaptés….

On assiste le plus souvent à une véritable désorganisation de la vie familiale :

/ au temps : problème de la disponibilité (emploi, arrêt de travail)

/ rôles redistribués. Perte des soins corporels faits à domicile.

/ problèmes posés par les intervenants extérieurs : perte de l’intimité, peur du jugement.

Les émotions et les sentiments sont exacerbés, d’où souvent le manque de recul devant :

  • Angoisse de mort : comment ? quand ?
  • Identification : danger +++
  • Solitude (cheminement personnel, lien unique…).
  • Résurgence ou exacerbation des conflits.
  • Tiraillement entre soutien affectif et début du travail de deuil.
  • Particularités pour les enfants ( surprotection des parents, souffrance des frères et sœurs) .

La souffrance et les soignants

La souffrance des patients et de leur proches n’est pas sans effets sur les soignants qui interviennent. Les canadiens ont été les premiers à décrire un syndrome d’épuisement professionnel des soignants plus connu sous le nom de burn out syndrome. En réalité toute personne investie dans la relation d’aide peut présenter ce syndrome. Il s’agit d’un épuisement des ressources physiques et mentales d’un individu qui s’évertue à atteindre un but irréalisable qu’il s’est lui-même fixé ou qu’il perçoit comme imposé par des valeurs de la société dans laquelle il vit.

On retrouve 3 caractéristiques :

  • Un épuisement émotionnel (sentiment d’être vidé, de ne plus savoir répondre aux exigences de la relation, ne rien avoir à donner )
  • Une déshumanisation : attitudes négatives, dures.
  • Une diminution d e l’accomplissement personnel : on n’est pas à la hauteur, on dévalorise le travail, on perd de l’intérêt et on perd l’estime de soi.

Ce n’est pas la mort du patient, son vécu et la difficulté à la dépasser qui génèrent les souffrances les plus tenaces chez les soignants. C’est l’incessante oscillation entre omnipotence et impuissance qui génère désarroi, confusion, conscience d’une faillibilité. La réalité de la vie institutionnelle du soignant est une entrave naturelle à la réflexion au profit de l’action en raison de la charge de travail imposée. Pas de temps pour réfléchir = pas de recul par rapports aux affects, aux enjeux….

Il y a aussi une résistance au « psy » dans les services où l’espoir de guérison demeure la première préoccupation et la mort l’échec des soignants. Le psy symbolise les limites des techniques thérapeutiques et intervient dans un domaine mystérieux… Le soignant doit apprendre à reconnaitre son malaise, son impuissance, ses difficultés comme une composante légitime de la prise en charge des patients en fin de vie et de la vie en équipe dans un service.

Les soignants confrontés  quotidiennement à la prise en charge de personnes menacées doivent pouvoir prendre en charge les plaintes, les angoisses….. des patients sans les adresser au psy. Parfois les soignants doivent effectuer des soins douloureux. Ceci parait acceptable s’il y a espoir de guérison mais devient très difficile lorsque l’évolution est défavorable. Ce sentiment d’inutilité alors déclenche des tiraillements, du découragement et de la colère qui se retournera contre l’intéressé si ce n’est pas verbalisé et analysé.

Pour éviter  cet épuisement professionnel il me parait important de connaitre les risques du métier, de connaitre ses modes de fonctionnement  et ses limites, de participer à des groupes de parole. Ceux-ci doivent permettre de libérer les émotions, de prendre de la distance par rapport aux situations  grâce à l’analyse qu’on va faire et d’être soutenu par le groupe. Il est très important de se rappeler les règles de bonnes pratiques de son travail pour échapper au danger des propres règles que l’on est tenté de se fixer soi-même.

Qu’attendre d’une présence d’accompagnement?

MATTHIEU 25 « Venez à moi les bénis de mon Père, recevez le Royaume…..car j’étais malade et vous m’avez visité ».

Je note la grande prudence de Michel FRERE et la justesse de sa formulation « présence d’accompagnement ». La présence est première / accompagnement.  Cette formule suggère aussi la discrétion qui est indispensable. Nous arrivons auprès d’une personne dont nous ne connaissons rien, qui vit des choses difficiles et qui nous fera peut-être l’honneur de nous partager des choses intimes et importantes de sa vie. Nous arrivons aussi dans une famille avec ses codes de fonctionnement, ses secrets….Nous devons être discrets et comme  des tombeaux.

Accompagner : être à côté, pas devant ni à la traine.

Etre en vérité : authenticité, simplicité.

Disponibilité : en temps bien sur mais surtout en espace intérieur pour accueillir ce que le patient pourrait nous partager.

Non jugement : prendre acte de ce que l’on voit et entend, sans commentaire. Ne pas minimiser lorsque la personne nous fait part de faits qu’elle regrette. En  espérant ainsi atténuer sa souffrance, nous nous mettons de fait en position de jugement !

Pas d’acharnement relationnel : c’est la personne qui  décide de partager ou non. Notre présence silencieuse suffit. S’autoriser le toucher si cela nous est naturel et que l’on ne sent aucune gêne chez le patient…..toucher confortant, affectueux….

La solidarité que nous manifestons ainsi au nom de la société est très importante. A l’heure du déni de la mort par notre société en général, mourir n’est pas qu’un acte personnel, cela concerne l’ensemble de la société qui doit se soucier des conditions du mourir. Il en va de la dignité humaine.

Qui accompagne qui ?

 

              LE CHRETIEN FACE A LA SOUFFRANCE

                    « fragiles existences »
- Véronique MARGRON

                            avec Claude Plettner – orienter sa vie
                                                   Bayard



Préliminaires :

On utilise le mot «  souffrance » mais parfois aussi  le mot « douleur» la souffrance est ce qui me fait dire « je suis mal », et la douleur ce qui me fait dire « j’ai mal ».  La souffrance est ce qui englobe tout mon être, mon rapport à moi-même, mon rapport avec mes proches, ma vie de relation avec autrui et avec Dieu.


Lorsqu’il m’a été demandé de préparer cette journée,  une réflexion me venait en tête  C’est celle du Cardinal VEUILLOT, archevêque de Paris qui disait : « nous savons faire de belles phrases sur la souffrance. Moi-même j’en ai parlé avec chaleur. Dites aux prêtres de n’en rien dire : nous ignorons ce qu’elle est, et j’en ai pleuré. » C’est vrai que tout un courant de pensée a voulu faire une valeur de la résignation devant la souffrance. A croire que le chrétien « aime la souffrance ! » De Veuillot à Pie XII, et depuis plusieurs théologiens ont mis en garde contre ce masochisme religieux. Nous le verrons par la suite, l’Eglise invite à lutter contre la douleur et la souffrance. Après son attentat en 1981, Jean Paul II fait paraître une encyclique sur la souffrance où il écrit entre autres : «salvifici doloris » : la souffrance est un monde dont il est difficile de parler en vérité. Mais, face au souffrant - et c’est toute la parabole du Bon Samaritain qui me le rappelle – je ne peux y passer outre, avec indifférence, mais m’arrêter auprès de lui. Osons nous aventurer sur cet accompagnement           de la souffrance. » 

Le Chrétien face à la souffrance

♦ Méditation personnelle

Je ne prétends pas faire le tour de la question qui préoccupe souvent nos pensées, nous interroge en permanence, et à laquelle bien des auteurs,  philosophes et théologiens,  se sont attelés sans pouvoir y apporter une solution définitive. Au moins ont-ils eu le mérite de nous laisser des bases importantes pour nous aider à aborder la question de la souffrance avec sérénité et paix.

Paul Claudel écrivait : «en tout être humain il y a une soif de vérité, un désir d’intégrité, d’innocence, qui ne saurait être atteint par l’absurde. Nombreux sont ceux qui ont dénoncé le scandale de la souffrance, la mort d’innocents, pour en faire parfois une démonstration de l’inexistence de Dieu. »

Beaucoup de nos contemporains glissent soit dans l’indifférence,  soit dans le blasphème, comme pour s’immuniser contre ce scandale. D’autres tentent de s’en sortir en disant que le mal est une illusion. Mais fuir la question de la souffrance en se voilant les yeux pour ne pas voir la réalité, et pour ne plus souffrir, est-ce une solution digne de l’homme ? La souffrance a été et reste une pierre d’achoppement. Ce n’est pas un sujet de plaisanterie. Nous butons sur une énigme ou un mystère. Même si nous prenons en considération tout l’enseignement catéchétique sur la souffrance «  participation à l’œuvre de salut du Christ », et la quasi obligation qu’il y aurait à passer par la souffrance pour être un vrai disciple du Christ « qu’il prenne sa croix et qu’il me suive », il n’en  reste pas moins vrai que la souffrance, la nôtre comme celle d’autrui, porte en elle un goût de scandale. « scandale pour les Juifs, folie pour les païens ».Au travers de la souffrance nous avons à percevoir, non  pas l’expression d’un manque, d’une privation, mais comme un  appel à plus de lumière sur le sens à lui donner .

Véronique MARGRON : « nous percevons nos fragilités et nos souffrances comme une menace, parce qu’elles vont à l’encontre des performances de rentabilité que nous imposerait notre monde, en toutes circonstances. Les regarder, non par résignation ou misérabilisme, mais comme des opportunités qui peuvent nous mener à mieux aimer. C’est souvent face à la souffrance – la nôtre et celle d’autrui – que nous prenons de plein fouet notre fragilité. Or celle-ci est appelée à être une force « tel le roseau qui plie mais ne rompt pas » pour les jours plus sombres. »

 C’est là que nous retrouvons notre espérance. La souffrance n’est pas un mur, mais  une porte ouverte vers l’infini, une porte dont la croix est la clef. La souffrance n’est pas la porte fermée du tombeau, mais une issue ouverte pour retrouver la vie que la souffrance est venue ternir.

♦ « questions . réponses »

  • pourquoi la souffrance ? : c’est une interrogation sur ses causes, ses raisons d’être, et en même temps une interrogation sur le «  pourquoi ? », càd , à quoi peut-elle nous mener, quel en est le but ?
  • à quoi la souffrance peut-elle servir ? à la différence des animaux, seul l’homme sait qu’il souffre, et peut se demander pour quelles raisons. C’est d’autant plus dur pour lui qu’il ne trouve pas de réponse satisfaisante. C’est vrai pour toutes les questions sur le mal, la maladie, la mort
  • ces questions, l’homme souffrant se les pose à lui, aux hommes, à Dieu. Elles conduisent parfois à de multiples frustrations et conflits avec nous-mêmes, dans nos rapports avec les autres et avec Dieu
  • des questions qui expriment le ras- le- bol, et posent la question de la présence ou de l’absence de Dieu : «  si Dieu existait ! » «  y a-t-il un Bon Dieu ? ». Si Dieu est comme vous dites «  doux et humble de cœur » un  « Dieu amour », plein de tendresse et d’amour. Comment peut-il accepter la souffrance de l’homme créé à son image et à sa ressemblance ?
  • « si tu souffres c’est pour ton bien », en rester à une culpabilisation de soi – « si tu pleures, rends grâce : c’est que le Christ t’aime et t’éduque ». – «  ta croix est bien légère comparée à la mienne. » Terribles paroles à rebours de ce que dit le Nouveau Testament  et qui renvoient à un dieu pervers bien loin de Jésus de Nazareth .
  • L’Evangile dit : «  celui qui veut être mon disciple, qu’il porte sa croix » : (lc 9,23-24) – parole qui s’adresse aux disciples et qui veut signifier une conséquence d’une vie selon l’Evangile, pour celui qui se décide à vouer sa vie à annoncer Jésus-Christ mort et ressuscité
  • Des questions qui ont été celles du Christ dans sa passion: « pourquoi m’as-tu abandonné ?...que ce calice s’éloigne de moi ».

♦ Le Combat de JOB : 

Nous retrouvons toutes ces questions dans le livre de JOB, dans son combat contre la souffrance.

Le livre de JOB  est une des œuvres les plus fortes de l’A.T., à la fois par sa puissance poétique et par la profondeur de son thème, qui rejoint la lancinante question de toujours : pourquoi le mal et la souffrance ?

Voilà un homme profondément religieux, - personnage symbolique plus qu’historique,-   pris dans une expérience de foi très troublée : il a du mal à concilier ce qu’il croit profondément « Dieu est juste et bon », et ce qu’il voit devant lui ou ce qu’il vit lui-même (la lèpre). «  des justes souffrent des impies sont heureux ». Et c’est au creux de cette épreuve qu’il reprend la question du prophète Jérémie : «  Pourquoi ? » (Jé. 12, 1). «  pourquoi la vie des méchants est-elle prospère ? Pourquoi tous les traîtres sont-ils en paix ? »

Dés lors s’ouvre un procès car il faut trouver un coupable: ils pourraient être 5 coupables

  • le hasard : je n’arrive pas à comprendre alors je l’invoque pour ne pas chercher plus loin.
  • La fatalité : « c’était écrit », ça devait arriver, et ça me fait peur.
  • Dieu lui-même : qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu, ce qui donne comme un frisson dans le dos car comment Dieu pourrait-il me vouloir du mal, m’écraser?
  • Le diable : «  c’est ça faute ! » le diable est bien celui qui sabote, il rôde dans le monde, les fourches de la méchanceté dans la main
  • Moi-même : c’est ma faute. J’ai du faire quelque chose de mal quelque part et je dois payer

JOB un homme juste, sans aucune faute de sa part est éprouvé par de multiples « pépins » très lourds à porter : il perd tous ses biens, il perd ses filles et ses fils, et surtout il est atteint d’une grave maladie : la lèpre, qui fait de lui un paria.

3 amis apprennent la situation de Job, et viennent le trouver/ Chacun apporte sa propre conviction, s’efforce de donner un sens à la souffrance de leur ami : - s’il est ainsi, c’est qu’il a commis quelque faute grave. La souffrance est la peine à subir pour le délit commis. Le délit peut être de son fait, ou de sa famille : « qui, de lui ou de ses parents, a péché pour qu’il soit ainsi ? » – s’il souffre c’est que la souffrance lui est envoyée par Dieu, absolument juste. Il a pu perturber l’ordre public, il doit souffrir pour rétablir l’ordre moral. C’est une question de justice.  C’est une question  de rétribution.

JOB n’arrive pas à trouver dans les explications de ses amis les réponses satisfaisantes. Alors, une pensée traverse son esprit : « maudit soit le jour de sa conception, de sa naissance ». Il regrette sa vie et n’espère qu’à la tombe et il va poursuivre son combat contre Dieu qui permet tout cela. Et il veut comparaître devant Dieu, et le poids de sa souffrance l’amène à douter même de la justice de Dieu. Alors comment prouver son innocence ? Dieu ne serait-il pas le 1er responsable de l’injustice qui règne sur le monde ? JOB souffre d’être traité par Dieu en coupable, alors que sa conscience ne lui reproche rien. Et si l’innocent est en souffrance, serait-ce que Dieu va agir, à la manière des hommes, par vengeance ou par erreur ?

Un sursaut de foi jaillit : face à ses amis qui lui reprochent de s’aveugler sur lui-même, il répond par son désir de confesser la sagesse de Dieu. C’est comme un  retournement qui s’opère : à la tempête succède un certain apaisement ; à la colère, les larmes et la prière ; à son aveuglement, la conscience de sa fragilité, et à l’absence de Dieu, la certitude que Dieu entend le cri du souffrant. Il garde en lui l’espérance de voir un jour sa cause triompher et Dieu devenir son défenseur. L’homme écrasé, maltraité, garde toujours au fond de lui l’espoir d’une réhabilitation : « je crois que mon sauveur est vivant, et qu’au dernier jour je surgirai de la terre. Le jour viendra où dans ma propre chair, je verrai Dieu mon rédempteur » (job 19,22-25).

♦ Nous et le Combat de Job

  • - Dieu permet la souffrance, mais n’enlève pas au souffrant sa dignité : même dans les situations les plus difficiles à traverser, le souffrant n’en reste pas moins un être humain capable d’aimer et d’être aimé : c’est souvent dans ces épreuves là que se joue comme une reconstruction de la personne ternie par le mal, la maladie, la douleur. Or bien souvent nous ne voulons pas voir cette réalité qui nous met devant notre fragilité, nos faiblesses physiques ou morales. Il est toujours difficile d’accepter nos limites, et notre humilité en prendre en sacré coup.
  • * -cette reconstruction est essentiellement affaire d’amour : l’amour, source de tout ce qui fait la grandeur de la personne humaine : «  tout ce qu’il y a de beau, de grand, de vrai, de bien dans la vie de l’homme… »- l’amour qui est le signe de la grandeur et de la dignité de l’être humain : l’homme, même souffrant est digne d’aimer et d’être aimé – l’amour révélé par Dieu en Jésus son Fils, dans sa vie au milieu des hommes, sa passion,  sa mort et sa résurrection.-
  •  * cette reconstruction appelle à regarder vers Jésus-Christ : il s’est fait proche de la souffrance humaine. « il est passé en faisant le bien ». Son action, en 1er lieu, le portait vers ceux qui souffraient et ceux qui attendaient de l’aide : il guérissait les malades, consolait les affligés (de la cécité, de la lèpre, du démon, de différents handicaps). Il ne dit rien de la possibilité de sublimer la souffrance quand il est face aux malades. Il s’est fait proche du monde des souffrants, en prenant sur lui cette souffrance dans un but bien précis : « que l’homme ne périsse pas mais ait la vie éternelle »J,3,16. Il ne laisse pas plus tomber le souffrant qu’une maman n’abandonne son enfant malade.
  • * - cette reconstruction n’a rien à voir avec une sublimation de la souffrance. Véronique Margron dit : «la douleur physique (et elle en connaît un rayon !)dans sa propre chair est une saloperie. Elle n’est pas envoyée par Dieu pour nous rendre meilleurs,  comme on l’entend trop souvent. Certes la Croix reste sous le signe de la démesure, de l’excès. Désirer mettre ses pas dans ceux de son Dieu fait homme, dans la pauvreté de nos vies humaines, ne peut s’imposer et se décréter. L’amour qui nous relie au souffrant n’est pas que du sentiment ou de la passion. Il est un labeur, un travail, à vouloir que l’autre ait toujours sa place ».
  •  * - dans la vie de Jésus Christ c’est Dieu qui vient me rencontrer et en particulier au moment le plus sombre de ma vie, car Dieu veut qu’on vive : « la gloire de Dieu c’est l’homme vivant, la vie de l’homme est de rencontrer Dieu »(St. Irénée). La reconstruction est une démarche de Foi en la présence de Dieu qui fait route avec nous. Dans son apparente absence, Dieu est là à apporter ce dont le souffrant a besoin pour traverser l’épreuve : une main fraternelle, une parole douce et de réconfort, une présence discrète et respectueuse, une prière, un sacrement…
  • * - cette reconstruction est un nouvel enfantement : «  la création toute entière attend avec impatience dans les douleurs de l’enfantement » Rom.8,18-24. »  enfantement qui est le fruit de toute la richesse d’une vie personnelle, familiale, amoureuse, sociale, militante ou apostolique. Enfantement qui naît de la confiance tissée avec un environnement, d’une graine d’amour jetée en terre du monde. Même s’il doit traverser des intempéries, des hivers très durs, il n’en reste pas moins porteur de promesses de vie, de promesses d’éternité. C’est ce travail d’enfantement que nous avons à accomplir avec et auprès des souffrants : ramasser, rallumer, toutes ces petites étoiles, toutes ces étincelles d’amour, pour se dire que ça en valait le coup.
  • * - dans l’accompagnement spirituel, le souffrant ne perd pas sa dignité : il  reste homme ou femme avec ses désirs, ses aspirations, ses questions – Il a besoin de quelqu’un qui « croit en lui », suffisamment pour ne pas le traiter en mineur incapable de faire face. Il ne supporte pas le silence, surtout sur la vérité de son état. Le silence peut alors prendre allure de mépris, d’absence de confiance. Ce qui appelle beaucoup de délicatesse, sans négliger le dialogue avec l’entourage, une grande écoute, l’écoute des cris de la révolte, les questions…Nous nous impliquons dans la relation avec le souffrant et tout son entourage.
  •  * - je voudrais terminer en vous citant encore Véronique Margron : donner sa vie pour ceux qu’on aime , est-ce sagesse ou folie ? « de la folie, sans doute. C’est celle des martyrs mais pas seulement d’eux : donner sa vie pour ceux qu’on aime des foultitudes de femmes et d’hommes le vivent au quotidien, en dehors de toute foi chrétienne…L’amour est un labeur, mais un  témoignage d’une existence perd tout son sens si la personne humaine en reste le centre et la finalité. La mort en croix  n’est pas celle du martyr versant son sang, qui se jette dans la mort. Elle est le signe du passeur de vie. Il ne s’agit pas d’un lien sanglant, mais d’un lien aimant. Ce qui est exemplaire dans la passion de Jésus, ce n’est pas la souffrance, mais la force opiniâtre de l’amour juste qui le conduit. Enigme de l’amour en sa vérité nue. L’aube pascale attestera que seul l’amour compte. Plus encore : qu’il est victorieux et qu’en dépit du malheur et de la violence, Dieu fait œuvre de création et de vie. »

 


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