Une journée pour Dieu, dimanche 7 mars 2010

C’est en grand nombre que les paroissiens se sont mobilisés pour ce temps fort pendant le carême, même le soleil a été de la partie… et, malgré le froid (-4°), quelques courageux ont fait les 8 derniers kilomètres à pied. 

Chants et prière ont introduit cette magnifique et riche journée

Puis vient le moment tant attendu : la réflexion avec le Père Dagras sur le thème :

« Le sacrement de la réconciliation… pourquoi ?… »

Sa profondeur et son humour ont vraiment eu l’art de nous faire comprendre la « beauté » de ce sacrement.

Voir le résumé à la fin de l'article.

( ceux qui désirent l’avoir intégralement par écrit peuvent le demander à l’adresse suivante : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. en précisant P.Dagras)

Un temps personnel nous a permis de méditer ces paroles et le texte du fils prodigue.

Après l’accueil toujours chaleureux au self de la cité St Pierre, le Père Dagras a repris les questions qui se posaient : la crémation, les indulgences, la question difficile du temps et de l’espace, la médiation humaine du sacrement …

Après l’eucharistie, célébrée avec ferveur, c’est sous quelques flocons de neige que nous sommes allés prier devant Marie.

Comme chaque année, c’est heureux et riches de toutes ces paroles reçues et ces prières partagées que nous sommes rentrés à Pau.

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Conférence du Père Dagras
:

Thème : Le sacrement de la réconciliation … ? Pourquoi … ?         Père Dagras 7 mars 2010

Ce sacrement, disons-le, n’est pas très fréquenté ; on parle de la désaffection du sacrement de la réconciliation. Il y a certainement des causes intéressantes que nous n’allons pas analyser ici, on parle d’une sorte de perte du sens du péché, on ne voit pas pourquoi aller se confesser si, les culpabilités étant effacées et le péché avec, on ne se sent plus tellement pécheur.

Nous avons le souvenir également de célébrations routinières, aller confesser ses péchés, toujours les mêmes, une pénitence aléatoire, quelques prières Notre Père, Je Vous Salue Marie, l’attitude du confesseur parfois un peu trop interrogative pour certains, un ensemble de composantes qui ne jouent pas en faveur du sacrement de pénitence. Et peut-être, certains gardent le souvenir de leur enfance … Je conserve du sacrement de pénitence initial un souvenir d’une épreuve de mémoire beaucoup plus que d’un repentir des fautes.

Comment s’y prendre, en peu de temps, pour rajeunir, retrouver de quoi stimuler ce sacrement de la réconciliation ou notre participation à ce sacrement, en sachant qu’on ne va pas faire une session de théologie mais que l’objectif c’est la prière, la rencontre du Seigneur, notre propre démarche à l’occasion de ce sacrement. Je vous propose une réflexion en plusieurs étapes : la première consistera à retrouver un certain nombre de fondamentaux de notre foi chrétienne sur lesquels s’appuient les sacrements en général et celui de la réconciliation en particulier. Sur ces fondamentaux, nous verrons ensuite dans un deuxième temps comment l’expérience chrétienne de tous les jours, la plus commune, a une sorte de consistance sacramentelle. Donc si on trouve le sacrement de la réconciliation ou les autres sacrements, ce seront plus comme des broderies sur une trame sacramentelle que comme des espèces d’en soi, de grumeaux qui apparaissent tout à coup dans l’expérience chrétienne. Ensuite, dans un troisième temps, nous pourrons voir le sacrement de la réconciliation lui-même, voir comment, à travers les aléas historiques nombreux, nous arrivons aux formules actuelles et au sens que ce sacrement peut avoir actuellement.

1 ) D’abord les fondamentaux, quelques fondamentaux de notre foi chrétienne :

le maître mot c’est l’alliance, Dieu fait alliance avec l’homme, c’est une longue histoire, une longue marche que nous retrouvons d’ailleurs dans la prière eucharistique N° 4 quand le texte dit : « Il a multiplié les alliances avec eux, il les a formés par les prophètes dans l’espérance du salut ». Non seulement nous sommes faits par Dieu, telle est notre foi – Dieu créateur – mais nous sommes faits pour lui, pour vivre une relation d’amour avec lui, il ne cesse de nous la proposer. Pour rester au plan le plus fondamental, cette alliance se concrétise autour d’une expérience qui conserve toute sa valeur aujourd’hui, même si elle prend des formes nouvelles et qui s’appellent sacrifices.

Alliance – sacrifice. Le sacrifice dans les religions antiques consiste finalement en quoi ? A prendre des choses que l’on possède, auxquelles on tient et, on va les offrir à Dieu. C’est assez pratique, cela signifie que quelque chose que l’on possède est chez Dieu, et en échange, nous recevons l’amitié, le secours, le pardon, l’assistance, bref, il y a comme une espèce de troc, d’échange intéressant finalement, où la gratuité devient quelque chose d’assez relatif et où le résultat est assez positif : entre Dieu et l’homme une relation s’établit, et non pas une relation fictive de l’ordre d’un code que l’on signe au bas d’une page, non, mais sur la base d’un bien qui est échangé : je te donne et toi tu me donne. Mais il y a là, un côté technique difficile à assumer car Dieu est supposé habiter le ciel et, faire passer un taureau du côté du ciel, c’est quand même assez difficile ! L’astuce consiste donc à le tuer et à le brûler car la fumée monte … et pour les récoltes c’est pareil : tout brûlé se dit en grec holocauste, c’est le sacrifice où on donne tout à Dieu et, en échange, on a l’amitié de Dieu. Chaque fois qu’une alliance est établie dans l’Ancien Testament, elle est couronnée par un certain nombre de sacrifices. Puis dans ces sacrifices, pour bien marquer qu’ils réalisent l’alliance entre Dieu et l’homme, les victimes ne vont pas être totalement brûlées, une partie sera cuite plutôt que cramée, et l’homme va la manger et laisser à Dieu la fumée, chacun son plat, mais c’est la même bête, nous sommes convives, on vit de la même vie, l’alliance devient alors quelque chose d’intime, de profond, elle n’en devient que plus forte.

Puis ça continue, c’est une longue histoire, Dieu a multiplié les alliances avec eux, il les a façonnées par les prophètes, par sa Parole qui est comme des mains qui façonnent la glaise pour nous rendre de plus en plus selon le cœur de Dieu. Mais vient un moment où tout bascule : le prophète Isaïe, en particulier, dit (ch1): vos holocaustes me dégoûtent, j’en ai assez, arrêtez vos célébrations, offrez-moi autre chose … secourez l’orphelin, plaidez pour la veuve ... et quand la séparation entre nous – le péché – sera énorme, tout sera comblé. On change de victime – la victime, c’est ce que l’on offre – le psaume 50 dit « mon sacrifice, c’est un cœur brisé ». Finalement ce ne sont plus des biens qui nous sont extérieurs, ce ne sont plus seulement des actions qui me sont propres, c’est moi-même que je donne en sacrifice, qui devient réalité du lien qui associe Dieu et l’homme. Et quand Jésus dit « c’est la miséricorde que je veux, non pas le sacrifice », nous sommes appelés à une alliance qui va jusqu’au plus intime de nous-même. Ça c’est une originalité même de la foi chrétienne d’aller jusqu’au bout de l’alliance, et le Christ, c’est l’alliance parfaite, en lui Dieu et l’homme se rejoignent, c’est pour cela qu’on va pouvoir parler du sacrifice du Christ. La profondeur du sacrifice du Christ est dans sa nature même : en lui, Dieu et l’homme communiquent de façon parfaite, de la façon la plus intime qui soit, en se respectant mutuellement. Voilà que désormais, dans la réalité que nous sommes, humaine, avec notre corps, nos actions, notre cœur, (pour reprendre les trois caractéristiques du sacrifice vu auparavant), nous sommes sauvés, nous voici ouverts à une destinée éternelle, et le Christ dans lequel se réalise ce mystère, se présente comme chemin. Nous n’aurons jamais fini de comprendre, de réaliser, de vivre, d’expérimenter ce bonheur. Chrétiens, nous sommes invités aujourd’hui à continuer sur ce chemin d’intime communion qui se manifeste de la façon la plus splendide qui soit avec la communion eucharistique : nous devenons ce qu’il est, il devient ce que nous sommes, et nous restons pourtant ce que nous sommes et il reste ce qu’il est. L’acte de communion est le sommet de cette expérience chrétienne. Voilà une première assise fondamentale, et, qui dit alliance dit relation, on peut alors se dire que la réconciliation c’est vraiment le pain quotidien de l’expérience chrétienne élémentaire car, si nous sommes faits pour vivre cette alliance avec Dieu, chaque fois qu’une alliance est perdue ou qu’elle est abîmée, il faut la restaurer.

Autre point d’attention dans ces fondamentaux, incontournable, ce Christ en qui s’accomplit l’alliance, ce Christ qui est l’alliance parfaite, non seulement par ce qu’il fait mais par ce qu’il est, il est ressuscité, et nous avançons au cours du carême vers cette grande fête de la Résurrection que nous célébrons, à juste titre, comme une victoire : on a voulu le tuer, l’éliminer, notre péché a voulu avoir l’autorité sur lui, eh bien non, il a basculé tout cela, le tombeau de nos méfaits est vide, il est victorieux, et le voilà vivant pour toujours. Le Christ ressuscité ne meurt plus, il signe cette certitude par ces dernières paroles, quand il dit aux apôtres « je suis avec vous jusqu’à la fin des siècles ». La Résurrection met cette alliance réalisée en Jésus au présent de notre histoire : aujourd’hui Dieu se fait homme parmi nous, aujourd’hui il est plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes, aujourd’hui on le rencontre, on le touche, l’expérience de Saint Thomas devient actuelle, et Saint Paul dira « si le Christ n’est pas ressuscité ma foi est vide ». Si le Christ est ressuscité, cette rencontre de Dieu dans notre humanité profonde, elle se fait aujourd’hui ici et maintenant « là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux ». Le Christ est réellement présent, ce mystère est englué dans pas mal d’ivraie, c’est évident, nos épaisseurs humaines font souvent écran pour voir cette présence, mais nous avons cette certitude, et dans le jugement dernier présenté dans l’Evangile de Saint Matthieu (ch 25), il n’y a pas d’examen de catéchisme, il n’y a pas de contrôle de pratique religieuse, il y a « j’avais faim, vous m’avez nourri, j’avais soif, vous m’avez désaltéré … ». Nous sommes renvoyés à la rencontre du Christ ressuscité dans nos relations aujourd’hui. Ce texte est majeur, là on va à l’essentiel, c’est l’écho du commandement nouveau « aimez-vous comme je vous ai aimés ». Ça ne disqualifie absolument pas la pratique religieuse, au contraire, ça la situe, et l’on se souvient au passage que si l’on a quelque chose contre son frère, il vaut mieux se réconcilier avant plutôt que d’aller faire la célébration, et c’est la raison pour laquelle toute célébration, toute liturgie eucharistique commence par une célébration pénitentielle. Cette présence du Christ ressuscité nous la retrouvons régulièrement exprimée dans la doctrine de l’Eglise, et je cite un passage du concile Vatican 2, qui est à l’adresse des formateurs des futurs prêtres « on leur apprendra, aux futurs prêtres, mais ça vaut pour tout le monde, on leur apprendra à chercher le Christ dans les hommes auxquels ils ont envoyés ». C’est pas simplement porter le Christ aux autres mais c’est aussi le chercher. Et le texte précise « les hommes auxquels ils sont envoyés, en particulier les pauvres, les enfants, les malades, les pécheurs et les incroyants » : apprendre à chercher le Christ dans les pécheurs et les incroyants, pas dans le péché ou l’incroyance, mais dans le cœur des personnes.

Tout ces fondamentaux, nous pouvons les retrouver dans ce que l’on pourrait appeler l’événement du mystère pascal. Il y a un événement dans la Bible qui est estimé résumer toute l’histoire de la révélation, il est régulièrement repris, approfondi, spiritualisé : un peuple esclave en Egypte se libère et va ensuite dans la Palestine actuelle, mais avec cet événement emblématique du salut de Dieu pour les hommes, petit à petit, on arrive à un montage dont le développement est le suivant. Premier acte : prisonnier de l’homme, l’homme exploité par l’homme, l’homme qui se prend pour Dieu et qui écrase les autres, ça n’a pas changé ! ; deuxième acte : Dieu libère son peuple, mais jamais sans l’homme. On a toujours une sorte de composition entre un Dieu qui libère et un homme qui est responsable dans cette libération, qui accepte et qui agit. L’alliance est ainsi, le vrai bonheur est d’aller au bout de cette alliance mais le chemin n’est pas facile, entre l’alliance au Sinaï et la Terre Promise, il y a le veau d’or : nous sommes capables de casser cette alliance. Il y a comme une corrélation entre la grâce de Dieu et la réponse libre de l’homme.

2 ) Conséquences : statut sacramentel de notre condition chrétienne.

Sacramentel, ça veut dire quoi ? Que tout est sacré, qu’il y a dans la profondeur humaine quelque chose de divin, pas sous forme spectaculaire, ça peut être mêlé et composé avec le péché de l’homme – bon grain et ivraie – ça peut être tout à fait germinatif, et les Pères de l’Eglise parlaient des semences du Verbe, parlaient de cette présence du Christ dans le cœur de l’homme qui ne demandait qu’à grandir mais … pas forcément avec une réussite au bout.

Qu’est ce que nous disons au Je confesse ? Nous faisons une profession de foi sacramentelle : « Je confesse à Dieu et à vous mes frères », comme si le rapport à Dieu ne pouvait pas se dispenser du rapport aux frères. La lumière de la foi nous éclaire comme des fils de Dieu, comme des « porte-Christ », ce qui a eu une conséquence immédiate pour les luttes pour l’homme (justice, droits de l’homme ... ) D’un point de vue humain, il y a de quoi  nous mobiliser,  mais d’un point de vue chrétien, ça va au-delà si nous croyons en cette Résurrection du Christ, si nous croyons en cette présence de Dieu dans le cœur de tout homme, et, vis-à-vis de nous-mêmes aussi, ça pose des questions : quel est le jugement que nous portons sur nous ? On peut se trouver des qualités et des défauts … mais quelqu’un m’aime malgré mes défauts, malgré ce que je suis, avec mon histoire, quelle que soit mon histoire.

Quand Jésus nous dit « aimez vos ennemis », ça veut dire quoi ? Ce n’est pas seulement un commandement moral, c’est aller trouver à l’intérieur de l’autre une présence qui le dépasse : comment aimer le Christ que porte l’autre sans aimer l’autre ! Ça pose la question « qu’est ce que c’est que l’amour ? ». Si bien que la grande question du pardon prend sa véritable place dans ce contexte, le pardon c’est le don parfait, l’alliance restaurée. Quand Dieu nous pardonne, il n’efface pas il reconstruit. Pardonner quelqu’un ce n’est pas oublier le mal qu’il a fait, c’est la volonté profonde que l’autre réussisse sa vie, pas réussisse dans le mal qu’il a pu faire mais, réussisse sur la route que Dieu lui offre de parcourir, le pardon est constructif, le pardon est positif. Le pardon remet debout, remet d’aplomb. La Résurrection c’est l’accomplissement du pardon car « surgere » signifie surgir de nouveau, se remettre debout, re-surrection, voilà le pardon.

Maintenant, on va partir de réalités tout à fait humaines, puis on va voir comment ça se situe d’un point de vue chrétien. Qu’est ce qui se passe dans nos vies humaines ? Nous célébrons, c’est le propre de l’homme, nous célébrons les grands actes de la vie : une naissance ça se célèbre, on fait une fête pour la naissance et parfois on n’a pas d’autres choses que le baptême pour célébrer cette fête humaine. L’homme ne célèbre pas que la naissance, on va célébrer aussi ce passage remarquable qui consiste à sortir de l’enfance pour entrer dans l’adolescence. Quel est le matériau de célébration que l’on a à sa disposition ? Avant c’était la communion solennelle que l’on appelle aujourd’hui profession de foi. A mon époque on prophétisait la chose en déguisant la petite en mariée et le petit en monsieur. On célèbre – c’est un rite de passage important – une confirmation, on confirme qu’on est vivant, puis on va célébrer le mariage (pas un divorce), puis on va célébrer la mort.

Il y a aussi des célébrations beaucoup plus communes et régulières, on ne peut pas vivre sans manger. Le repas, ce n’est pas seulement s’alimenter, le repas c’est un rite, l’homme célèbre la nourriture, le vivre ensemble grâce à la nourriture que l’on prend ensemble. Il y a un autre phénomène qui est permanent dans notre vie : on a sans cesse besoin de se remettre d’aplomb. Ça fait partie de la vie, et c’est vrai non seulement au point de vue physique mais aussi au point de vue moral : se réconcilier avec les autres, donc la réconciliation fait partie du programme chrétien, on a besoin de célébrer tout cela. Chacune de ces célébrations est, en quelle que sorte, reliée à du passé et à du futur. La vie humaine est ainsi faite d’une sorte de courant qui n’est pas plat, il y a des émergences, des célébrations et, si ces célébrations n’ont pas lieu, on est mal, on ne peut pas vivre sans ritualiser.

Donc, si Jésus ressuscité entre dans cette vie humaine, si vraiment il y a une sacramentalité de la vie humaine, cette sacramentalité va s’exprimer aussi aux moments importants, à la naissance correspondra le baptême, à la sortie de l’enfance la confirmation, le mariage, la réconciliation et le repas eucharistique. Il n’y a que la mort que l’on ne prend pas en compte car on n’y croit pas : nous croyons être habités par une vie qui est éternelle et ce que nous appelons la mort, c’est un passage pour entrer définitivement dans cette vie éternelle.

Vous voyez, les sacrements en particulier reposent sur ces fondamentaux qui culminent dans cette fameuse expérience sacramentelle, reposant elle-même sur la foi au Christ et à son Esprit vivant dans notre épaisseur humaine. Donc la réconciliation fait partie du programme chrétien car la réconciliation fait partie du programme humain.

3 ) Le sacrement de pénitence : L’Eglise a toujours connu le sacrement de la réconciliation comme elle a toujours connu le baptême, l’eucharistie, etc. … mais prenons conscience d’une chose : le sacrement de la réconciliation a fluctué dans ses expressions pratiques, cultuelles, liturgiques, spirituelles pas dans sa nature profonde.

Faisons rapidement un bref historique : au début, on estimait qu’une fois baptisé, on était sauvé et qu’on avait plus à commettre de péché, c’était définitif. Et puis, la faiblesse humaine étant ce qu’elle est, on s’est retrouvé avec de bons chrétiens baptisés capables de commettre des péchés, il fallait les réconcilier avec l’Eglise, ça n’a pas été facile, c’est passé par des confessions publiques, puis Rome envoyait les pénitents faire pénitence et, quand la pénitence était accomplie, ils revenaient et ils étaient réconciliés. On avait donc un ordre de facteurs qui était le suivant : aveu, pénitence, absolution. Les choses évoluent, on estime qu’il faut passer à une certaine pratique, la confession individuelle et là, inversion des facteurs : aveu, absolution et pénitence après, ce qui est le cas maintenant quand on se confesse, mais tout cela a évolué beaucoup. On a connu des périodes où, puisqu’il fallait passer par un autre être humain pour recevoir le mystère chrétien – le Christ fait homme – on a même connu le temps où on se confessait à des laïcs (le chevalier blessé sur le champ de bataille se confessait à son écuyer). Le Christ s’est fait homme, comment atteindre Dieu sans passer par une médiation humaine !

Donc on a une évolution de la manière d’exercer le sacrement de la réconciliation. Il ne faut pas nous étonner de cela, il y a dans le concile de Trente, dans le décret sur l’eucharistie ceci : « l’Eglise a toujours eu le pouvoir de modifier les rites des sacrements en fonction des circonstances de temps et de lieux, pour le respect des sacrements eux-mêmes et pour le bien spirituel des fidèles ». L’Eglise n’est pas prisonnière d’un schéma sacramentel, donc, à propos du sacrement de la réconciliation, l’Eglise a le devoir, la mission de proposer aux chrétiens une manière de le vivre qui corresponde aux conditions dans lesquelles ils se trouvent aujourd’hui. Prenons l’eucharistie et toutes les manières de la célébrer qui existent, et pas seulement en occident, il y a des rites orientaux catholiques ... Une liberté de l’Eglise, une responsabilité de l’Eglise est de nous éduquer à travers la liturgie et de faire de cette liturgie quelque chose de sacramentel, de présent dans l’humanité telle qu’elle est aujourd’hui. Et nous avons aujourd’hui des flottements qui correspondent à cette recherche d’une manière de célébrer ce sacrement pour qu’il corresponde au moment dans lequel nous nous trouvons.

Essayons d’avoir maintenant des choses beaucoup plus concrètes, plus pratiques, sur la base de tout ce qui nous précède, pour notre propre expérience du sacrement de la réconciliation.

Quelques points d’attention : le premier, faisons attention à la finale du Notre Père « pardonne-nous comme nous pardonnons », ça risque d’être un peu léger comme résultat car notre capacité au pardon est limitée. Mais voyons, le Notre Père c’est la prière de Jésus : quand les apôtres lui demandent « apprends-nous à prier », il était lui-même en train de prier, il leur dit « quand vous priez, dites Notre Père », autrement dit, il fait entrer les apôtres dans sa propre prière. Quand on dit Notre Père, nous parlons de Notre Père mais en même temps du Père du Christ. Celui qui dit Notre Père dit Notre et pas mon, c’est donc une prière publique, commune dont fait partie le Christ, nous disons avec le Christ Notre Père. A ce moment là  « pardonne-nous comme nous pardonnons » commence à prendre une autre tonalité : pardonne-nous comme toi Jésus, par nous, tu pardonnes. Ça signifie que le pardon dans l’Eglise, dans l’expérience chrétienne, ne peut être un pardon véritable que si c’est le Christ lui-même qui pardonne.

Continuons dans la parenthèse : puisque le Christ est le chemin, dans le Nouveau Testament, il nous propose la foi comme un chemin. Première étape de cette foi : suivre le Christ « Viens, suis-moi et, laissant tout, ils le suivirent ». Ensuite : imiter le Christ (Saint Paul), ce n’est pas seulement le suivre, c’est faire comme lui, et puis après, ce n’est pas suffisant il faut aller encore plus loin, aller au bout de l’expérience chrétienne : accepter d’être habité par le Christ. « Ce n’est plus moi qui vit, c’est le Christ qui vit en moi » dira Saint Paul, ce que nous faisons à chaque communion, nous ne suivons pas le Christ, nous ne l’imitons pas, nous le recevons, il nous habite, voilà le cœur de l’expérience chrétienne, voilà le cœur sacramentel. Donc le pardon dans l’expérience chrétienne sera toujours un pardon du Christ, un pardon de Dieu, il va passer par du pardon humain, il va être médiatisé par une expérience humaine, mais il y a une consistance divine dans les actes humains que nous posons, si nous croyons au Christ. Ils ont leur autonomie ces actes humains, leur consistance propre, nous croyons que dans la foi leur racine est divine, elle vient du Christ, Esprit de Dieu souffle pour bâtir en nous Jésus, comme l’Esprit de Dieu est venu sur Marie pour construire en elle le Christ, Marie, modèle de vie chrétienne, elle n’imite pas le Christ, elle le porte pour le donner.

Là, nous avons la clé de voûte sur ce que nous pouvons dire sur la réconciliation. Qu’est ce qui va pardonner aux chrétiens le péché ? Cette présence du Christ en nous. Que nous dit l’Eglise à ce sujet dans sa grande sagesse ? Elle nous dit des choses étonnantes, elle est l’acte de contrition parfaite : Seigneur je te demande pardon pour le mal que j’ai fait, pour l’oubli que j’ai fait de ta présence (car le péché c’est essentiellement cela, je fais comme si Dieu n’existait pas). Reviens, je t’ouvre mon cœur, viens, on est pardonné. La communion eucharistique – Seigneur viens, viens prendre la place en moi – pardonne les péchés. Il y a quand même les péchés graves, pour ceux-là il vaut mieux recourir au sacrement de la pénitence d’abord, c’est une question de pudeur, de respect : quand on est très fâché avec quelqu’un on commence par se réconcilier, mais un péché grave … il faut être sportif pour arriver à le commettre, il faut faire quelque chose de grave, savoir que c’est grave, et il faut vouloir le faire.

L’Eglise, dans sa sagesse, nous dit « confessez-vous au moins une fois l’an, allez chercher ce pardon de Dieu au moins une fois l’an », alors réponse du législateur : et si on n’a pas commis de péché mortel dans l’année, du moment qu’on peut être pardonné des péchés véniels par l’acte de charité parfaite, la contrition, des œuvres charitables, la communion eucharistique … réponse : en droit, vous ne seriez pas obligé de le faire, mais on vous demande quand même de vous confesser une fois l’an car il ne faut pas perdre pied par rapport à cette expérience de la miséricorde, c’est important, ça va même plus loin, si vous ne vous trouvez pas de péché, vous pouvez vous confesser de péchés déjà pardonnés. Ça fait drôle, mais si on y réfléchit un peu, c’est intéressant car ça veut dire : Seigneur j’ai besoin d’éprouver ton amour miséricordieux. Ce n’est pas de la répétition, c’est vitaliser ce qui nous est donné de vivre. Ainsi le sacrement de la réconciliation. On entre dans une perspective qui n’est plus celle d’une rentabilité de péché, de recherche à tout prix de miséricorde, c’est une expérience, le bonheur de sentir au fond de son cœur les bras de Dieu qui nous enveloppent.

Nous avons dans l’écriture un texte remarquable, la fameuse parabole du pardon du Fils prodigue. Il y a là une des présentations des plus intéressantes de ce qu’est le péché. Le péché c’est prendre son autonomie, c’est faire comme si Dieu n’existait pas, c’est prendre tout ce que nous avons dans notre corbeille de naissance, toutes ces qualités, ces valeurs qui nous sont offertes avec la vie et le gérer comme si on en était les maîtres absolus, le péché c’est traiter la nature, la création comme si elles nous appartenaient, c’est ne plus être des gestionnaires mais des propriétaires au sens absolu du mot. Le Fils prodigue dit à son Père « donne-moi la part d’héritage qui me revient » et le Père la lui donne – c’est un signe de la liberté dans laquelle Dieu nous veut – Il prend son bien, il le gère à sa façon, en autonomie, ça tourne mal, il est prisonnier de son orgueil, il réalise que ça ne marche pas, il n’est pas heureux donc il revient … il fait son examen de conscience mais il va plus loin, il prévoit même sa pénitence « je ne mérite pas d’être appelé ton Fils, traite-moi comme l’un de tes ouvriers ». Il fait du chemin, il arrive, il voit son Père qui l’embrasse, il lui dit « j’ai péché contre le ciel et contre toi ». Puis il y a le contre point du Fils aîné qui lui, baigne dans la perfection « tu ne m’as jamais donné un chevreau pour festoyer avec mes amis » … mais si le Père donne la part d’héritage si on la lui demande, si on lui demande un biquet il va le donner. Ça veut dire : je ne te l’ai jamais demandé … il n’y a pas d’alliance, il y a la vertu, la perfection mais il n’y a pas la communication, et l’enjeu il est là, le sacrement il est là quand il y a rencontre : le Père qui embrasse son Fils et qui dit « mon Fils, il était perdu et je l’ai retrouvé », il le retrouve comme Fils et pas comme un monstre d’orgueil, l’autre il est orgueilleux dans ses vertus.

Alors, pauvres pécheurs que nous sommes, comment reconnaître notre péché pour cette démarche de réconciliation ? En se présentant comme l’enfant se présente devant son Père.

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