Évangile de Jésus Christ selon Saint Marc

Le premier jour de la fête des pains sans levain, où l'on immolait l'agneau pascal, les disciples de Jésus lui disent : « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour ton repas pascal ? » Il envoie deux disciples : « Allez à la ville ; vous y rencontrerez un homme portant une cruche d'eau. Suivez-le. Et là où il entrera, dites au propriétaire : « Le maître te fait dire : où est la salle où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ? » Il vous montrera, à l'étage, une grande pièce toute prête pour un repas. Faites-y pour nous les préparatifs ». Les disciples partirent, allèrent en ville ; tout se passa comme Jésus le leur avait dit ; et ils préparèrent la Pâque.

Pendant le repas, Jésus prit du pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna, en disant : « Prenez, ceci est mon corps ». Puis, prenant une coupe et rendant grâce, il la leur donna, et ils en burent tous. Et il leur dit : « Ceci est mon sang, le sang de l'Alliance, répandu pour la multitude. Amen, je vous le dis : je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu'à ce jour où je boirai un vin nouveau dans le Royaume de Dieu ». Après le chant d'action de grâce, ils partirent pour le mont des Oliviers.

Commentaire

Je propose deux approches contrastées et complémentaires de l’eucharistie.

1) Vivre l'eucharistie : une violence ?

 Selon le texte évangélique, les disciples de Jésus vivent cet acte à quelques heures d'une violence inouïe qui va les déchirer et provoquer leur débandade. La première eucharistie est vécue dans un moment de tension extrême, celle où va se jouer une fracture majeure de l'humanité, celle de l'affrontement de Jésus au supplice de la croix.

La première eucharistie n'est pas un repas tranquille entre amis. Elle est d'emblée traversée par la Pâque. C'est toujours la réalité. Dans la première lettre aux Corinthiens (11) Paul dit aux chrétiens que ce n'est pas le repas du Seigneur qu'ils prennent, parce qu'il y a chez eux des écarts scandaleux entre les riches et les pauvres, - « car, dit-il, chacun se hâte à prendre son repas en sorte que l'un a faim alors que l'autre est ivre. » Quand les inégalités sont criantes et destructrices du lien social, la communauté se fissure et pour Paul, c'est clair : même si les apparences sont là, ce n'est pas le repas du Seigneur qui s'effectue.

 A la fin du 4ème siècle, saint Jean Chrysostome disait aussi, de son côté : « Tu veux honorer le Corps du Christ ? Ne le méprise pas quand il est nu. Ne l'honore pas ici dans l'église par des tissus de soie tandis que tu le laisses dehors souffrir de froid et du manque de vêtement. Car celui qui a dit : " Ceci est mon Corps « et qui l'a réalisé en le disant, c'est celui qui a dit : « chaque fois que vous l'avez fait aux plus petits, c'est à moi que vous l'avez fait » …. Commence par rassasier l'affamé, et avec ce qui restera tu orneras ton autel ».

Ainsi, vivre l'eucharistie, c'est toujours passer par une porte étroite. Laissés à nous-mêmes, nous pourrions nous décourager, nous dire que nous sommes toujours condamnés à célébrer au-dessus de nos moyens ! Mais ce décalage, cette violence inhérente à la célébration eucharistique peuvent devenir chemin de grâce si nous reconnaissons que seul, Jésus, par son Esprit, peut nous rendre dignes de la rencontre avec lui et nous ajuste à l'acte que nous posons.

 2) « Ceci est mon Corps »

 « Ceci est mon Corps livré » « Ceci est mon sang répandu pour la multitude » ?

Je crois que la vraie dynamique de l'eucharistie ne va pas du pain vers le corps mais du corps vers le pain. Jésus nous dit : « Mon humanité livrée, donnée, voilà le pain nourrissant pour que le monde ait la vie. »  Aujourd'hui, quand nous venons faire eucharistie, qu'y - a- t- il d'emblée dans le symbole du pain et du vin : le Corps du Christ, c'est - à - dire nous - l'Eglise. Saint Paul dit : « Vous êtes le Corps du Christ ». Saint Augustin précise en s'adressant aux nouveaux baptisés. « Vous êtes le Corps du Christ. C'est votre mystère qui repose sur la table du Seigneur » Donc, ce qui est d'emblée sur la table de l'eucharistie, c'est la communauté, Corps du Christ, formée ou en gestation, en devenir. C'est tout ce qu'avec d'autres, des hommes et des femmes, des jeunes, des enfants mettent en œuvre pour vivre une solidarité de proximité fraternelle avec les « plus petits », tout ce qui est compassion partagée, tout ce qui est tissu humain authentique, tout ce qui est effectivement ou potentiellement quelque part « Corps du Christ », fraternité christique : c'est cela qui devient dans le mystère de l'eucharistie, liée à la Pâque de Jésus, pain nourrissant pour la vie du monde. C'est le sens de l'invocation à l ' Esprit Saint :

Que notre communauté, - « Corps du Christ » celle en gestation au cœur du monde devienne, avec Jésus, Pain nourrissant pour le monde. Transforme notre communauté qui est « Corps du Christ » en Pain nourrissant pour le monde. Ainsi, la parole de Jésus, en saint Jean 6,51 :« le Pain que je donnerai, c'est ma chair donnée pour que le monde ait la vie » pourra être dite avec un « nous » car le « Corps du Christ » sera vraiment NOUS ?